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La surprise est venue lorsqu'il s'est aventuré sur des considérations climatiques. Deux arguments à la fois contradictoires et irrecevables se sont télescopés dans son propos.
Le premier consiste à dire que la Suisse émet une proportion minime de gaz à effet de
serre. Elle n'aurait «pas de chance rĂ©elle» d'Ĺ“uvrer contre le dĂ©règlement climatique. Le
second consiste Ă dire qu'en dĂ©pit de cette impuissance, la Suisse «ne nie pas qu'elle doit
faire sa part».
ArithmĂ©tiquement parlant, une multiplication par zĂ©ro est Ă©gale Ă zĂ©ro: si la Suisse n'a aucune «chance rĂ©elle», la part qui lui incombe sera nulle. A la dĂ©charge du reprĂ©sentant du gouvernement suisse, on dira que les juristes sont souvent fâchĂ©s avec les mathĂ©matiques… A sa charge, on notera que le mĂŞme gouvernement, le 4 avril, annonçait fièrement qu'une rĂ©solution suisse avait Ă©tĂ© adoptĂ©e par le Conseil pour les droits de l'homme. Cette rĂ©solution portait sur le droit Ă un environnement sain et durable. On ne saurait mieux illustrer la contradiction entre l'affirmation de grands principes et l'indiffĂ©rence face Ă leur application.
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Voici quelques faits. Les émissions annuelles directes de la Suisse, en chiffres absolus,
sont d'environ 40 millions de tonnes Ă©quivalent CO2 en 2020. Cela Ă©quivaut Ă 4,39 tonnes par personne, plus du double de ce qui serait nĂ©cessaire pour respecter l'accord de Paris – dont notre pays est signataire, et alors que cet accord ne permet mĂŞme pas de respecter les deux degrĂ©s centigrades d'augmentation des tempĂ©ratures. Pour ralentir le dĂ©règlement climatique, il serait nĂ©cessaire d'Ă©mettre moins d'une tonne d'Ă©quivalent CO2 par habitant. Et voilĂ qu'un communiquĂ© de l'Office fĂ©dĂ©ral de l'environnement reconnaĂ®t, ce 11 avril, «une lĂ©gère hausse des Ă©missions de gaz Ă effet de serre en 2021». La Suisse fait-elle sa part?
Non, d'autant que c'est un truisme de rappeler que les émissions directes ne sont qu'une
partie de l'empreinte carbone effective. La Suisse importe habits, Ă©quipements domestiques, outils de travail, vĂ©hicules, etc., qui sont nĂ©cessaires Ă la vie en commun. La vĂ©ritable empreinte de nos comportements exige que l'on en tienne compte et que l'on multiplie par trois le chiffre des Ă©missions directes. Selon l'Office fĂ©dĂ©ral de la statistique lui-mĂŞme, «l'empreinte gaz Ă effet de serre de la Suisse s'Ă©levait Ă 103 millions de tonnes d'Ă©quivalent CO2, dont 66% Ă©taient Ă©mis Ă l'Ă©tranger» Cela porte les Ă©missions de gaz Ă effet de serre par habitant-e en Suisse Ă 13 tonnes. Le jour du dĂ©passement (le moment de l'annĂ©e oĂą l'on a Ă©puisĂ© les ressources planĂ©taires renouvelables) en Suisse est en mai, alors qu'Ă l'Ă©chelle de la planète il tombe fin juillet.
Ajoutons une note Ă©thique. La rhĂ©torique tenue devant la CEDH Ă©quivaut Ă dire: «j'agirai lorsque les autres auront bougĂ©». Rappelons «l'impĂ©ratif catĂ©gorique» de la philosophie classique: nos actions devraient ĂŞtre jugĂ©es au critère de leur possible gĂ©nĂ©ralisation. Ne pas agir contre le dĂ©règlement climatique, sous prĂ©texte que notre action n'aurait pas de «chance rĂ©elle» de le combattre, cela revient en rĂ©alitĂ© Ă contribuer activement Ă la dĂ©gradation du climat et de l'environnement.
Quel motif a conduit le reprĂ©sentant du gouvernement devant la CEDH Ă quitter l'argumentation juridique et Ă s'aventurer dans une si piteuse diatribe politicienne? Soyons charitables, retenons l'hypothèse que le Conseil fĂ©dĂ©ral souhaite perdre devant la cour et qu'il a suggĂ©rĂ© Ă son reprĂ©sentant d'user de raisonnements climatiques confinant Ă l'ineptie. Faisons preuve de plus de mansuĂ©tude encore: il lance ainsi idĂ©alement la campagne en faveur de la «loi climat» que nous voterons le 18 juin.